Au début c'est l'étonnement! Les yeux écarquillés je regarde autour de moi pour voir si quelqu’un comprend quelque chose à tout ça, mais tout le monde fait la même tête que moi. Les minutes passent dans la peur et l'attente.
Bientôt un étudiant Birman de l'alliance arrive en courant et susurre à Htoo (un membre d'un groupe démocratique estudiantin avec lequel nous avions bavardé un peu plus tot) quelque chose en Birman. Ce dernier se retourne vers moi et me lance:
-Il y a eu un attentat à la bombe au Dagon center. Un véritable carnage. Des dizaines de personnes gisent sur la chaussée décapitées ou démembrées. Les militaires arrivent par dizaines pour appréhender les gens sur les lieux encore debout. Il va y avoir de l'emprisonnement arbitraire...
J'attends. Dois-je me précipiter à mon ambassade ou à mon hôtel? Dois-je me cacher? Dois-je fuir la capitale? Je ne sais pas, j'attends. Les minutes passent dans la peur. Puis le même étudiant revient en courant: il y a eu deux autres attentats à la bombe dans une autre centre commercial ainsi que dans un hall d'exposition où étaient invités nombre de Thaïlandais.
Htoo me regarde à nouveau:
-Il n'y a jamais eu d'attentats à la bombe visant à tuer jusqu'ici en Birmanie, c'est la première fois que des gens meurent. Cette fois le gouvernement va trembler...
Je réfléchis. Mon vol pour Calcutta est après demain, si une révolution armée doit commencer dans la capitale il va au moins falloir attendre que les rebelles s'organisent à la périphérie. Combien de temps à ma disposition? 24 heures, 48 heures?
A 18h00 je quitte l'Alliance et retourne a l'hôtel. En passant devant le Dagon center je vois une image que je ne pourrai plus oublier de ma vie. Non pas des cadavres humains gisant ci et là, non pire que ça. Ce que je vois est intolérable. Une masse de militaire de toutes les couleurs se sont empressés de couvrir les lieux de l'accident tant qu'ils ont pu. Les cadavres empilés dans je ne sais quelle beine à ordures recouverte d'une bâche, les vitres calfeutrées, la population repoussée à une bonne centaine de mètres...
C'est un coup dur pour le général suprême de l'armée Birmane: Than Shwe. Il ne faut pas que ces événements déstabilisent son autorité. Il ne faut pas laisser les gens se regrouper comme en 88. Non pas ça!! Il faut occulter, mentir à nouveau comme nous mentons depuis 50 ans à ce peuple. Dire que la situation est complètement contrôlée. Mettre la faute sur les démocrates tout de suite. Surtout ne pas laisser la piste de scission au sein du gouvernement s'échapper. Les Shan, Les Kachin Les Kayins peu importe quelle tribu il ne faut pas que les gens cessent d'avoir peur...
Mais c'est déjà trop tard. Le soir dans la capitale il n'y a personne. Les militaires sont partout dans les rues et barrent les routes pour contrôler tout le monde. Je suis confiné dans mon hôtel. Interdit de sortir. La police est déjà venue contrôler mon identité.
On pourrait croire que les gens se sont faits dupés... non.
Le lendemain, la vie a repris à Rangoon mais les langues se sont déliées. Là où avant je n'avais osé aborder le sujet politique avec qui que ce soit, c'est maintenant les Birmans eux même qui en parlent. Mohammed, chauffeur de taxi né en 1952, ayant vu passer son pays de la démocratie à la dictature puis à la révolution éclair pour retomber dans la dictature, ne se tait plus. Il me parle avec véhémence des événements de la veille:
-This damned government! They have all they deserve! They have been robbing us, lying to us for too long! Corrupted! During the military parades every year, they check every single bag at the people's square! But for the rest they don't give a damn!! It's only for their own wealth that they fight! They don't care about the people! The will never release Aung San Suu Kyi, and we will never have the promised constitution! F*them all! We’d better all do like the Shan, and declare an independent state somewhere in the mountains!
L'effet escompté a eu lieu. Les gens se rebiffent, leur esprit se réchauffe. Pleurent-ils leurs morts? Non bien sûr, seuls les riches fréquentent les centres commerciaux, et pour être riche il faut être fils de colonel!
Que va-t-il se passer? Par curiosité je regarde les nouvelles sur TV Myanmar 3 en anglais. Comme d'habitude ils commencent par parler de fabriques de textiles en effervescence ou de production de thé inégalée jusqu'ici, de nouveaux barrages construits pour le peuple afin d'arrêter de leur couper l'électricité quand bon leur semblent etc.
Bien sûr tout ceci est de la propagande de bas de gamme et aucun Birman qui se respecte de regarde cette chaîne de télévision. Je me lasse et me prépare à éteindre la télévision persuadé qu'ils ne parleront pas des attentats. (Celui de Mandalay n'a pas été couvert et les rebellions Shan ne sont pas traitées: tout ce qui nuit au gouvernement n'est pas montré. Chaque jour ils ne montrent que des généraux en visite dans des fabriques imaginaires ou dans des écoles imaginaires, assistant à des conférences avec la population dont tout le monde au Myanmar vous dira la même chose: c’est de l’endoctrinement, n'en parlons même pas c'est tellement ridicule)
Mais cette fois j'ai tort. La speakerine commence à parler des attentats. Bien sûr! Tout le monde est au courant! Le cacher serait donner la preuve formelle que cette chaîne télévisuelle est tronquée.
Le texte qu'elle lit est bien monté. Les actes sont qualifiés d’inhumains, ayant tués d'innocentes victimes, perpétrés par des ennemis de la paix et de la tranquillité du Pays, des ennemis du PEUPLE, des COLONIALISTES, etc.
J’éteins, excédé par cette propagande de mauvais goût, insultant l'intelligence des Birmans.
Chez nous aussi les faits sont déguisés. Bush va délivrer l'Irak d'un terrible dictateur possédant des armes de destructions massives, pas sécuriser son ravitaillement de pétrole. Mais c'est fait de manière classe. On le sait mais on ne se sent pas insulté. Ils se sont donné de la peine. Mais ici... mon Dieu!
Plus tard dans l'après midi une autre bombe explose dans l'Inlay lake hôtel. Personne n'en parlera. Ni la presse internationale ni la presse gouvernementale. C'est assez minime pour réussir à totalement l'occulter. Mais le bouche à oreille fonctionne si bien que tout le monde le sait déjà. Les gens savent aussi que ce n'est pas de 11 morts dont il s'agit, mais de 40 ou 50 morts.
Mais le gouvernement ne peut pas se permettre de montrer au monde qu'il est attaqué de toutes parts et que son heure est proche. Les dirigeants ne veulent pas lâcher le gâteau. Ils veulent le manger en entier. Ce n'est pas le désir d'unifier le Myanmar qui les pousse, ni celui d'écrire cette constitution promise depuis vingt ans, ni celui de voir la population heureuse et avoir leur soutien... non.
C'est la soif de pouvoir. Là où ils sont il ont tout. Richesse, terre, avantage, prestige. J'ai eu l'occasion de voir le quartier général du gouvernement de l'extérieur. Un immense complexe ultra protégé par une multitude de soldats postés devant de grands murs blancs. J'ai aussi vu la prison, où des chauffeurs de bus peuvent y passer 2 ans pour cracher par la fenêtre de leur véhicule, où les étudiants du groupe de Htoo y passent en ce moment même 17 ans pour avoir distribué des flyers dans l'enceinte de l'université pour organiser une manifestation, où un moine bouddhiste de Mandalay va y passer 25 ans pour avoir réclamer la libération des prisonniers du parti démocratique d’Aung San Suu Kyi. J'ai aussi été voir la maison de cette femme, du moins jusqu'au barrage militaire ou je me suis fait remballer à gentils coups de crosse de fusil dans les côtes.
Que reste-t-il à ce peuple? Rien. Même l'espoir a déserté l’esprit des plus valeureux. Ils me le répètent à chaque fois: Qu'avons-nous à présenter devant leurs fusils ? A part nos cris de désespoir.





