mercredi 11 mai 2005

Bénarès: Les vaches s'en chargent



Bénarès c'est l'autoroute vers le paradis! Il suffit de vous faire brûler dans cette ville, puis jeter dans le Gange, et vous êtes sûr d'aller rejoindre Vishnu, Shiva et Brahmâ dans le royaume des Dieux après coup. Elle n’est pas sympa cette bonne vieille Bénarès? Tout ça parce que Shiva (déguisé sous un de ses multiples avatars), y a passé une partie de son éternelle vie.

Mais la religion mise a part, qu'est-ce que Bénarès a à offrir à l'hérétique voyageur?
Pour moi ça a été la rencontre avec les vaches sacrées et la vision d'un cadavre gonflé d’eau, mangé par les poissons, qui flottait sur le Gange.
Je ne souhaite pas m'étendre sur le deuxième événement mais par contre, les vaches sacrées méritent un bon paragraphe.

Avant de relater mon expérience avec ces bêtes, laissez-moi vous poser la question suivante: Quelle est votre relation avec les vaches?

Vous les imaginez sans doute brouter de l'herbe quelque part dans la montagne où vous n'allez jamais, ou vous êtes plus réaliste, et vous les imaginez dans des batteries, empilées les unes sur les autres n'est-ce pas?
Vous en avez vu quand vous étiez gosses durant votre course d'école à la ferme, ou vous habitiez un village et elles passaient une fois par année en cortège pour la descente de l'Alpage.

En Inde c'est très différent. Les vaches sont sacrées. Elles sont considérées comme des êtres humains ou presque. Elles gambadent dans les ruelles de Bénarès (et plein d'autres villes) comme tels, à la recherche de nourriture, et dorment devant tel ou tel magasin la nuit venue. Personne ne les garde, personne ne les mange, et personne n'ose les maltraiter. Je me rappelle ma première rencontre avec ces animaux :Je sortais de mon hôtel ou je venais de poser mes affaires pour aller visiter la vieille ville de Bénarès. En tournant au coin d'une minuscule ruelle, je me retrouvai nez à nez avec un immense taureau d'au moins 250 kg, aux cornes aiguisées et menaçantes, qui m'ignora complètement et avança dans ma direction comme si je n'avais pas été là. Je dus me coller au mur pour le laisser avancer. Le choc passé je me rappelle avoir ri aux larmes.


L'avantage de la présence de ces bovidés dans la ville c'est qu'ils mangent toutes les poubelles que personne du reste n'aurait ramassées. Ils les digèrent avec leur estomac à toute épreuve et les transforment en bouses, que les habitants récupèrent une fois sèches, et utilisent comme combustible. Le seul hic, c'est qu'ils les traient, et vous mettent ce lait douteux dans le thé que vous buvez, mais sans le savoir.
Elles sont nourries avec du foin de temps en temps. Et sont donc parfois mieux loties que les mendiants.

Les ghâts de Bénarès (les accès au Gange) sont multiples et diverses. Certains sont utilisés uniquement pour le bain, d'autres pour les cérémonies de mariage, d'autres pour la crémation. La dernière catégorie est la plus intéressante pour l'hérétique que je suis. A ciel ouvert, devant tout le monde, la famille du défunt vient brûler ce dernier sûr des piles de bois achetées au préalable à un prix exorbitant.
On pourrait s'attendre à ce que ça pue la chaire humaine carbonisée, mais non : Le bois utilisé est très spécial, il semblerait qu'il absorbe les odeurs. Une fois le corps entièrement brûlé, le ou la compagne du/de la défunt/e va jeter les restes des os dans le Gange avec les cendres. Une fois ceci fait, il/elle remplit une jarre d'eau du Gange, se place dos au bûcher, jette la jarre par dessus son épaule gauche dans le bûcher encore chaud, puis s'en va sans se retourner. La cérémonie est ainsi achevée. Plus personne ne pourra toucher cette personne pendant 15 jours. C'est le temps de la purification.





Bénarès c'est vraiment l'Endroit ou l'on ressent cette philosophie si puissante qu’est l’hindouisme le mieux.

Mais les pauvres n'ont pas assez d’argent pour acheter le bois de crémation. Sans les brûler ils jettent dans le Gange, leurs morts sans fortune attachés à une corde de fortune.
Alors quand la corde s’effrite et que le dit mort remonte à la surface, moi, je me mets en route pour le Pakistan.

dimanche 8 mai 2005

La Birmanie: l'air a tremblé

Nous sommes le samedi 7 mai, il est 14h55. Tintin et moi sommes à l'Alliance Française de Rangoon, assis à la terrasse du café attaché au centre culturel, la tête dans les magazines GEO à organiser la suite de notre voyage. L'alliance est au 340 Pyaiy road, environ 500 mètres au nord du Dagon centre, énorme centre commercial ultra cher ou pavoisent les membres de la classe privilégiée de ce pays (les familles des chefs du gouvernement militaire). Comme dans un mauvais film de série B, l'air se met à trembler et une détonation assourdissante vient nous sortir de nos lectures.

Au début c'est l'étonnement! Les yeux écarquillés je regarde autour de moi pour voir si quelqu’un comprend quelque chose à tout ça, mais tout le monde fait la même tête que moi. Les minutes passent dans la peur et l'attente.
Bientôt un étudiant Birman de l'alliance arrive en courant et susurre à Htoo (un membre d'un groupe démocratique estudiantin avec lequel nous avions bavardé un peu plus tot) quelque chose en Birman. Ce dernier se retourne vers moi et me lance:
-Il y a eu un attentat à la bombe au Dagon center. Un véritable carnage. Des dizaines de personnes gisent sur la chaussée décapitées ou démembrées. Les militaires arrivent par dizaines pour appréhender les gens sur les lieux encore debout. Il va y avoir de l'emprisonnement arbitraire...

J'attends. Dois-je me précipiter à mon ambassade ou à mon hôtel? Dois-je me cacher? Dois-je fuir la capitale? Je ne sais pas, j'attends. Les minutes passent dans la peur. Puis le même étudiant revient en courant: il y a eu deux autres attentats à la bombe dans une autre centre commercial ainsi que dans un hall d'exposition où étaient invités nombre de Thaïlandais.

Htoo me regarde à nouveau:
-Il n'y a jamais eu d'attentats à la bombe visant à tuer jusqu'ici en Birmanie, c'est la première fois que des gens meurent. Cette fois le gouvernement va trembler...
Je réfléchis. Mon vol pour Calcutta est après demain, si une révolution armée doit commencer dans la capitale il va au moins falloir attendre que les rebelles s'organisent à la périphérie. Combien de temps à ma disposition? 24 heures, 48 heures?

A 18h00 je quitte l'Alliance et retourne a l'hôtel. En passant devant le Dagon center je vois une image que je ne pourrai plus oublier de ma vie. Non pas des cadavres humains gisant ci et là, non pire que ça. Ce que je vois est intolérable. Une masse de militaire de toutes les couleurs se sont empressés de couvrir les lieux de l'accident tant qu'ils ont pu. Les cadavres empilés dans je ne sais quelle beine à ordures recouverte d'une bâche, les vitres calfeutrées, la population repoussée à une bonne centaine de mètres...
C'est un coup dur pour le général suprême de l'armée Birmane: Than Shwe. Il ne faut pas que ces événements déstabilisent son autorité. Il ne faut pas laisser les gens se regrouper comme en 88. Non pas ça!! Il faut occulter, mentir à nouveau comme nous mentons depuis 50 ans à ce peuple. Dire que la situation est complètement contrôlée. Mettre la faute sur les démocrates tout de suite. Surtout ne pas laisser la piste de scission au sein du gouvernement s'échapper. Les Shan, Les Kachin Les Kayins peu importe quelle tribu il ne faut pas que les gens cessent d'avoir peur...

Mais c'est déjà trop tard. Le soir dans la capitale il n'y a personne. Les militaires sont partout dans les rues et barrent les routes pour contrôler tout le monde. Je suis confiné dans mon hôtel. Interdit de sortir. La police est déjà venue contrôler mon identité.

On pourrait croire que les gens se sont faits dupés... non.
Le lendemain, la vie a repris à Rangoon mais les langues se sont déliées. Là où avant je n'avais osé aborder le sujet politique avec qui que ce soit, c'est maintenant les Birmans eux même qui en parlent. Mohammed, chauffeur de taxi né en 1952, ayant vu passer son pays de la démocratie à la dictature puis à la révolution éclair pour retomber dans la dictature, ne se tait plus. Il me parle avec véhémence des événements de la veille:
-This damned government! They have all they deserve! They have been robbing us, lying to us for too long! Corrupted! During the military parades every year, they check every single bag at the people's square! But for the rest they don't give a damn!! It's only for their own wealth that they fight! They don't care about the people! The will never release Aung San Suu Kyi, and we will never have the promised constitution! F*them all! We’d better all do like the Shan, and declare an independent state somewhere in the mountains!

L'effet escompté a eu lieu. Les gens se rebiffent, leur esprit se réchauffe. Pleurent-ils leurs morts? Non bien sûr, seuls les riches fréquentent les centres commerciaux, et pour être riche il faut être fils de colonel!

Que va-t-il se passer? Par curiosité je regarde les nouvelles sur TV Myanmar 3 en anglais. Comme d'habitude ils commencent par parler de fabriques de textiles en effervescence ou de production de thé inégalée jusqu'ici, de nouveaux barrages construits pour le peuple afin d'arrêter de leur couper l'électricité quand bon leur semblent etc.

Bien sûr tout ceci est de la propagande de bas de gamme et aucun Birman qui se respecte de regarde cette chaîne de télévision. Je me lasse et me prépare à éteindre la télévision persuadé qu'ils ne parleront pas des attentats. (Celui de Mandalay n'a pas été couvert et les rebellions Shan ne sont pas traitées: tout ce qui nuit au gouvernement n'est pas montré. Chaque jour ils ne montrent que des généraux en visite dans des fabriques imaginaires ou dans des écoles imaginaires, assistant à des conférences avec la population dont tout le monde au Myanmar vous dira la même chose: c’est de l’endoctrinement, n'en parlons même pas c'est tellement ridicule)
Mais cette fois j'ai tort. La speakerine commence à parler des attentats. Bien sûr! Tout le monde est au courant! Le cacher serait donner la preuve formelle que cette chaîne télévisuelle est tronquée.
Le texte qu'elle lit est bien monté. Les actes sont qualifiés d’inhumains, ayant tués d'innocentes victimes, perpétrés par des ennemis de la paix et de la tranquillité du Pays, des ennemis du PEUPLE, des COLONIALISTES, etc.
J’éteins, excédé par cette propagande de mauvais goût, insultant l'intelligence des Birmans.
Chez nous aussi les faits sont déguisés. Bush va délivrer l'Irak d'un terrible dictateur possédant des armes de destructions massives, pas sécuriser son ravitaillement de pétrole. Mais c'est fait de manière classe. On le sait mais on ne se sent pas insulté. Ils se sont donné de la peine. Mais ici... mon Dieu!

Plus tard dans l'après midi une autre bombe explose dans l'Inlay lake hôtel. Personne n'en parlera. Ni la presse internationale ni la presse gouvernementale. C'est assez minime pour réussir à totalement l'occulter. Mais le bouche à oreille fonctionne si bien que tout le monde le sait déjà. Les gens savent aussi que ce n'est pas de 11 morts dont il s'agit, mais de 40 ou 50 morts.

Mais le gouvernement ne peut pas se permettre de montrer au monde qu'il est attaqué de toutes parts et que son heure est proche. Les dirigeants ne veulent pas lâcher le gâteau. Ils veulent le manger en entier. Ce n'est pas le désir d'unifier le Myanmar qui les pousse, ni celui d'écrire cette constitution promise depuis vingt ans, ni celui de voir la population heureuse et avoir leur soutien... non.
C'est la soif de pouvoir. Là où ils sont il ont tout. Richesse, terre, avantage, prestige. J'ai eu l'occasion de voir le quartier général du gouvernement de l'extérieur. Un immense complexe ultra protégé par une multitude de soldats postés devant de grands murs blancs. J'ai aussi vu la prison, où des chauffeurs de bus peuvent y passer 2 ans pour cracher par la fenêtre de leur véhicule, où les étudiants du groupe de Htoo y passent en ce moment même 17 ans pour avoir distribué des flyers dans l'enceinte de l'université pour organiser une manifestation, où un moine bouddhiste de Mandalay va y passer 25 ans pour avoir réclamer la libération des prisonniers du parti démocratique d’Aung San Suu Kyi. J'ai aussi été voir la maison de cette femme, du moins jusqu'au barrage militaire ou je me suis fait remballer à gentils coups de crosse de fusil dans les côtes.

Que reste-t-il à ce peuple? Rien. Même l'espoir a déserté l’esprit des plus valeureux. Ils me le répètent à chaque fois: Qu'avons-nous à présenter devant leurs fusils ? A part nos cris de désespoir.