mercredi 15 décembre 2004

Le commencement

Il existe quelque chose de bien plus difficile que de relater les rebondissements inattendus d’un voyage initiatique: c’est la tache de lui trouver un début et une fin.
Ce serait mentir que de dire qu’un beau matin, l’envie de découvrir ce qui se cache derrière l’horizon de notre quotidien a soudainement été plus forte que toutes les contraintes de ce quotidien, et que l’on a fait son balluchon en vitesse pour prendre le transsibérien de 9h12 en partance pour le bout du monde.
Non. Car un voyage est en réalité une nécessité, pas un choix conscient.

Certains la sente grandir dans le fond de leur âme dès leur plus jeune âge, d’autres par contre, ne la ressentiront jamais.
Car il est de ces âmes qui étouffent dans les forteresses que nous avons bâties sur nos frontières. Nous y avons mis trop de morale dans le ciment, trop de préjugés dans les pierres, trop de chemins en cul-de-sac dans la cours, mais pas assez de folie dans l’obscurité du donjon.

Perchés sur les murailles, le visage collé à la fine ouverture des meurtrières, ces âmes rêvent d’aventure par delà les douves. Elles passent leur enfance dans la tour de guet, à s’imaginer courant vers le soleil couchant, loin au-delà des limites du royaume. Là où aucun autre prisonnier n’a jamais mis les pieds. Là où se sont enfuis les plus courageux pour ne plus jamais en revenir. Ces enfants là savent qu’ils partiront un jour. Car le voyage est en eux.

Le “quand” importe peu. Le “où“ non plus. Car ce n’est pas le monde que l’on cherche à connaître, mais c’est cette âme qui veut nous mettre sur les chemins du monde.
On croit qu'on va faire un voyage, écrivit Bouvier, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait. "
On part pour aller se chercher. Rien de plus…

Moi c’est à l’aube de mes 25 ans, assis au bord de la rivière Kamo, dans l’ancienne capitale nippone de Kyoto, que mon âme m’a libéré de mes peurs et m’a poussé sur les chemins du monde.



J’ai regardé Tintin, assise à côté de moi dans le froid glacial de l’hiver, et je lui ai demandé :
-Et si on rentrait en Suisse par voie de terre ? On verrait du pays non ?
Elle m’a regardé au fond des yeux, et elle a vu que ce n’était pas moi qui m’adressait à elle, mais celui que je deviendrai si elle acceptait.
-Oui, me répondit-elle alors, tout simplement…

Et ainsi, durant les 8 premiers mois de l’année 2005, Tintin et moi avons traversé toute l’Eurasie, du Pacifique à l’Atlantique.

La route a été longue, très longue et nous avons dû passer par des pays qui ne respiraient pas toujours la joie de vivre.
Nous pensions pouvoir les traverser en douce, sans se faire remarquer en quelque sorte. Mais souvent, l’indignation suscitée par la condition humaine des habitants nous a submergé.

Nous avions cru pouvoir ignorer la douleur des gens et leur détresse, et survoler ces pays comme des fantômes, mais aussi fort que l’on puisse être, on finit toujours par craquer. On partage alors un peu du désespoir des ces hommes et femmes que l’on ne connaît presque pas, mais qui pourtant, marqueront notre vie à jamais

Les textes qui vont suivre sont une sélection de courriers envoyés à mes proches durant ce voyage qui devait me prendre les 8 premiers mois de l’année 2005.

Ces courriers décrivent à la fois des faits bien réels, et sont parfois issus de ma seule imagination.